
Brainless
L’homme fait partie de la nature, même dans sa forme la plus dégénérée et la plus civilisée. Un être humain sera toujours un morceau de nature. Et c’est pour cette raison que ses modes d’expression doivent eux aussi ne faire qu’un avec la manière dont la nature et la matière s’expriment.
Robert Bibeau a sculpté cette tête dans un bois clair, couleur de miel, qui tient en son cœur une loupe : la matière où la fibre s'enroule sur elle-même et accumule nœuds, inclusions sombres, petites cavités. Le visage émerge de cette zone troublée. Les orbites sont deux creux sombres, l'un presque circulaire, l'autre étoilé. La bouche reste ouverte, béante, taillée bas dans le volume. Au-dessus, une arête de nez porte deux petits forages en guise de narines. Du sommet se déploie un élément recourbé, sorte de corne ou d'oreille, évidé, qui rompt la symétrie attendue d'un crâne.
La pièce est montée sur un rondin à l'écorce préservée. Le cou, taillé net dans le bois clair, laisse voir les marques de coupe avant de reposer sur la plinthe brune, plus rugueuse ; un joint sépare les deux. Le socle garde sa fonction de bille de bois, support trouvé qui ancre la tête dans la verticale. Il la dresse sans la prolonger, présence brute sous le visage poli.
Ce que la pièce propose tient davantage de l'inquiétude lente que de la frayeur. On regarde un visage qui semble regarder en retour, depuis une durée plus ancienne que la nôtre. La loupe, restée visible sous la peau du bois, rappelle que la figure était déjà là, en germe, dans l'excroissance de l'arbre. Une réserve demeure : à certains angles, la lecture anthropomorphe se défait et la tête redevient bloc, ce qui fait peut-être sa force.


Une lecture possible : la tête appartient à la lignée des objets rituels où la matière précède la figure, où l'on reconnaît un visage qui était déjà là. Brâncuși cherchait l'épure ; le geste ici fait l'inverse, tout garder, ne rien lisser, faire confiance au regard qui apprendra à voir. Le bois devient un vocabulaire : une forme à laquelle on revient, indépendamment de tout répertoire copié.