ÜGLY

Manifeste

Mouvement I

Le beau qui se gagne sur le seuil du trouble.

Un crâne de bois blanchi, une bouche entrouverte au creux d’une loupe dense : certaines formes imposent à l’œil un malaise sans catégorie reçue, et la culture dominante a appris à s’en détourner. Le mot pour cette zone manque à l’esthétique ordinaire. L’obscénité, qu’on pourrait soupçonner, en est absente.

ÜGLY Sculptures occupe ce seuil. La marque traverse le laid comme un passage, sans le revendiquer comme provocation. Au bout du passage, une présence plus dense apparaît, qui ne se livre qu’à ce prix.

Mouvement II

La matière traitée comme corps qui contient des figures.

Le geste fondateur est la taille directe. Le travail procède par soustraction et par ouverture, parfois par pure découverte au hasard d’une cavité. La figure préexiste à l’outil : elle attendait dans le bois bien avant le ciseau, dans la racine bien avant la main qui la reconnaît. Le sculpteur la dégage plus qu’il ne la crée.

Ce geste renvoie à une pensée ancienne, celle du bricoleur que Lévi-Strauss a théorisée. L’artiste la pratique au présent : il travaille avec ce que la forêt abandonne, avec le caillou que le sol laisse remonter. « Je passe tout mon temps libre à dévaliser les champs, les cours d’eau, les parcs et les chemins de fer, et jamais je ne coupe un arbre vivant », écrit-il en 2020.

Le corpus déploie des colonnes verticales, quelques têtes émergentes, parfois un diorama intime. Les figures sacrées forment une troisième veine, plus rare. Des squelettes surgissent du bois, des animaux aussi, de loin en loin une créature hybride, avec l’évidence des choses qui s’y trouvaient déjà. Dans cette grammaire, la cavité opère comme volume actif au même titre que la masse.

Mouvement III

Moins l’horreur que l’inquiétude lente.

Le vocabulaire est celui de l’horreur commerciale : des squelettes et des crânes, des vaisseaux fantômes, des anatomies troublées. La différence est précise et tient à la qualité de l’émotion.

L’horreur vise la frayeur immédiate. L’inquiétude lente joue ailleurs : elle s’installe, modifie le regard, finit par laisser une trace. On reconnaît là le registre du memento mori, continué dans un vocabulaire actuel. Le confort y est étranger par construction.

Mouvement IV

Bibeau fait pour le bois ce que Calder a fait pour le métal.

Le travail dialogue avec Tim Whiten, Catherine Heard et Shary Boyle, dans une tonalité proche de l’inquiétude lente. Avec Alexander Calder, la parenté joue à un niveau plus structurel : une intelligence du matériau acquise hors des écoles d’art, et un primitivisme savant nourri des traditions non occidentales ; chez l’un comme chez l’autre, l’échelle va du diorama à la figure dressée à hauteur d’homme. La filiation centrale reste celle du bricoleur noble au sens de Lévi-Strauss, ce qui place les deux artistes dans la même famille de geste.

Mouvement V

La spontanéité et la rigueur, comme condition l’une de l’autre.

ÜGLY est le mot que la culture dominante a longtemps donné à l’art qui n’entrait pas dans ses catégories : celui des autodidactes et des marges, fait de matériaux pauvres, où le corps et la mort tiennent le centre. L’artiste revendique ce mot et le retourne. Pour lui, le laid devient une position, un refus assumé du joli décoratif.

Sa pratique combine la spontanéité de l’art brut et une discipline d’exécution exigeante, construite seule, avec ses angles morts et ses reprises. Les deux régimes se conditionnent l’un l’autre : la discipline donne sa force à la spontanéité, et l’imprévu empêche la rigueur de se figer.

Cette lecture est celle d’ÜGLY Sculptures : un cadre que nous proposons pour aborder le travail. Le visiteur reste libre d’y entrer par ses propres voies.