Manifeste
Mouvement I
Le beau qui se gagne sur le seuil du trouble.
La culture dominante a appris à détourner certaines formes parce qu'elles imposent à l'œil un malaise sans catégorie reçue. Le mot pour cette zone manque à l'esthétique ordinaire ; l'obscénité, qu'on pourrait soupçonner, n'a rien à voir là-dedans.
ÜGLY Sculptures occupe ce seuil. La marque traverse le laid comme un passage, sans le revendiquer comme provocation. Au bout du passage, une présence plus dense apparaît, qui ne se livre qu'à ce prix.
Mouvement II
La matière traitée comme corps qui contient des figures.
Le geste fondateur est la taille directe. Le travail procède par soustraction et par ouverture, parfois par pure découverte au hasard d'une cavité. La figure préexiste à l'outil : elle attendait dans le bois bien avant le ciseau, dans la racine trouvée bien avant la main qui la reconnaît. Le sculpteur la dégage plus qu'il ne la crée.
Cette sculpture comme révélation plutôt que comme fabrication renvoie à une pensée ancienne, celle du bricoleur que Lévi-Strauss a théorisée. L'artiste la pratique au présent. Il travaille avec ce que la forêt abandonne, avec le caillou que le sol laisse remonter, avec la forme que l'œil reconnaît dans une racine.
Le corpus déploie des colonnes verticales, quelques têtes émergeantes, parfois un diorama intime. Les figures sacrées forment un troisième registre, plus rare. Squelettes, animaux, créatures hybrides surgissent du bois avec l'évidence des choses qui s'y trouvaient déjà. Dans cette grammaire, la cavité opère comme volume actif au même titre que la masse.
Mouvement III
Moins l'horreur que l'inquiétude lente.
Le vocabulaire est le même que celui de l'horror commercial : squelettes, crânes, vaisseaux fantômes, anatomies troublées. La différence est précise et tient à la qualité de l'émotion.
L'horreur vise la frayeur immédiate. L'inquiétude lente joue ailleurs : elle s'installe, modifie le regard, finit par laisser une trace. On reconnaît là le registre du memento mori contemporain, vanité flamande continuée dans un vocabulaire actuel. Le confort y est étranger par construction.
Mouvement IV
Robert fait pour le bois ce que Calder a fait pour le métal.
Le travail dialogue avec Berlinde De Bruyckere, Tim Whiten, Catherine Heard et Shary Boyle, dans un registre proche de l'inquiétude lente. Avec Alexander Calder, la parenté joue à un niveau plus structurel : autodidaxie en arts plastiques, modulation d'échelle qui va du diorama au monumental, primitivisme savant nourri des traditions non-occidentales. La filiation centrale reste celle du bricoleur noble au sens de Lévi-Strauss, ce qui place les deux artistes dans la même famille de geste.
Mouvement V
La spontanéité et la rigueur, comme condition l'une de l'autre.
ÜGLY est le mot que la culture dominante a longtemps donné à l'art qui n'entrait pas dans ses catégories : artistes autodidactes, productions des marges, matériaux pauvres, corps et mort comme sujets centraux. L'artiste revendique ce mot et le retourne. Pour lui, le laid devient une position, un refus assumé du joli décoratif.
Sa pratique combine la spontanéité de l'art brut et une discipline d'exécution exigeante. Dans son cas, les deux régimes se conditionnent l'un l'autre : la spontanéité prend de la force d'être disciplinée, la rigueur prend de la force d'être traversée par l'imprévu.
Cette lecture est celle d'ÜGLY Sculptures : un cadre que nous proposons pour aborder le travail. Le visiteur reste libre d'y entrer par ses propres voies.