
Sans titre
Figure couchée de format moyen, taillée dans un bois dense au grain de loupe brun foncé, posée horizontalement sur un assemblage de poutres anciennes, vraisemblablement des éléments de charpente récupérés. La pièce est anthropomorphe sans être descriptive : seule la tête est véritablement dégagée — profil creusé, arcade lourde, bouche entrouverte, un œil de métal enfoncé dans le bois — tandis que le corps reste une masse abstraite et allongée que le grain tourmenté suffit à animer. La figure repose sur les poutres comme sur un lit trop dur.
Robert Bibeau opère ici un double geste. Il dégage le visage par taille directe dans un bois noueux choisi pour ses irrégularités — un nœud accidenté devient pommette, une cavité devient orbite — et laisse le reste du tronc à l'état de corps suggéré, sans membres ni anatomie. Sous la sculpture, l'assemblage des poutres ennoblit le matériau récupéré. Robert se fait alors menuisier et assembleur, et l'œuvre tire son ancienneté apparente du dialogue entre la figure et le bois architectural.
L'effet est celui d'un vieil homme arrivé au bout de son usure — un corps fini comme le bois l'est : patiné, troué, et pourtant durable. La position couchée évoque le gisant plus que le repos. L'horizontalité fait exception dans un corpus dominé par la verticalité, et cette exception prend statut à son tour : la pièce s'installe au sol comme quelqu'un qui ne se relèvera plus.



On pense aux gisants médiévaux, ces figures couchées sur la pierre des tombeaux, et à leur version crue, le transi, qui montre le corps tel que le temps le laisse. La parenté contemporaine passe par Mark Manders, dont les figures semblent abandonnées en cours de fabrication, ni achevées ni ruinées. Robert Bibeau y ajoute le geste québécois propre : l'usage d'éléments de charpente recyclés comme socle, qui couche la figure sur la mémoire bâtie locale — un vieil homme rendu au bois dont les maisons sont faites.