
Sans titre
Une forme verticale d'environ soixante-sept centimètres, dressée sur une rondelle de tronc dont l'écorce ceinture encore le pourtour. Le bois est brun-roux, chaud, travaillé jusqu'à un fini lisse sur l'essentiel de la hauteur, avec quelques zones plus claires laissées dans l'aubier. La branche garde plusieurs moignons et départs de rameaux, dont un bras qui s'écarte vers la droite et une pousse repliée plus bas. Haut sur le fût, un visage de femme affleure dans le grain : traits calmes, paupières baissées, une longue chevelure lissée qui descend le long du flanc comme un voile. Le regard se porte devant lui, légèrement vers le bas. Rien ne sépare la figure du bois ; elle naît de sa surface et y reste prise.
Robert Bibeau procède par soustraction retenue. Le geste dégage juste ce qu'il faut pour que le visage paraisse et s'arrête avant le détachement, de sorte que la femme et l'arbre demeurent un seul corps. La transformation semble saisie en cours, à l'instant où l'on hésite encore sur son sens : la chair gagne le bois, ou le bois remonte vers la chair. Les rameaux qui s'écartent du tronc prolongent cette indécision, à mi-chemin entre membres et branches.
L'image rappelle le motif de Daphné, la nymphe que la fuite change en laurier sous la main d'Apollon. Ici, la scène a perdu son effroi. Le visage ne se débat pas ; il regarde, posé, presque recueilli. La métamorphose proposée par l'œuvre se tient du côté du repos plutôt que de la terreur, une pause tenue dans le passage d'une forme à l'autre.


La pièce dialogue avec Le Bernin, dont la *Daphné* en marbre de la Villa Borghèse (1622-1625) reste l'archétype occidental de la métamorphose sculptée, la matière vivante saisie en train de devenir une autre. Robert Bibeau substitue à la virtuosité baroque la sobriété de la taille directe et conserve le bois plutôt que d'aspirer au marbre. La filiation s'étend aux *Naturgeister* du romantisme allemand de Caspar David Friedrich, peuplant les forêts d'esprits dont les visages affleuraient à l'écorce. Et plus loin encore, à la pensée animiste contemporaine que Philippe Descola théorise depuis les années 2000 : l'idée que les règnes, humain, animal, végétal, communiquent par-delà leurs frontières apparentes.