
Mort mais vivant
Notre rapport à l’environnement dans lequel nous vivons est comparable, disons, au rapport entre un contenant et son contenu, chacun s’étant développé indépendamment de l’autre. Une telle relation peut ou non impliquer une correspondance réciproque. La nôtre est toujours une relation de correspondance, ce qui n’exclut pas la possibilité que cette relation (comme cela arrive souvent) s’avère substantiellement négative pour nous et pour notre environnement. Et pourtant, il ne fait aucun doute que le contenant et le contenu, la condition humaine et l’environnement humain, sont ici le résultat d’un seul et même processus dialectique, d’un seul et même processus de conditionnement et de formation mutuels.
En 2023, les feux de foret ont ravage une superficie sans precedent du territoire canadien. Robert Bibeau a concu Mort mais vivant en memoire de ces forets decimees. Le deuil est dans la matiere de la piece.
Une branche calcinee s'eleve, noircie jusqu'au bois, depouillee de toute feuille. A cote, une figure taillee dans le bois clair tient debout sur un piedestal sculpte. Le corps est squelettique, cotes et colonne degagees, le crane dresse, le regard porte droit devant. Les deux verticales montent d'une meme plaque d'ecorce, large et gondolee. C'est la, sur ce sol brule, que de la mousse a repris. Un vert discret et tetu, en touffes serrees au pied de la figure.
Le titre tient les deux bouts en meme temps. L'arbre est mort, le corps aussi, et pourtant la mousse vit. Le bois mort qui a servi a tailler la figure redevient, par le geste, un support de presence. La foret incendiee ne clot pas le recit. Quelque chose persiste sous la cendre, et c'est ce reste que Robert Bibeau a voulu rendre visible.




L'œuvre tient du memento mori, ce genre ancien où l'art rappelle la mort pour mieux faire sentir la vie. Robert Bibeau le déplace vers l'écologique : ce n'est plus une vanité humaine qui est en jeu, mais le destin d'une forêt, et avec elle d'un territoire entier. La figure squelettique pourrait être un arbre devenu homme, ou un homme réduit à l'arbre ; l'œuvre ne tranche pas, et c'est ce qui la garde ouverte. Reste une question que la mousse pose en silence : la repousse console-t-elle vraiment de ce qui a brûlé, ou ne fait-elle que recouvrir.