
L'acrobate
Un squelette anatomique complet, monté en pièces moulées peintes d'un gris-argent mat, posé sur une longue dalle de béton coulé. La figure tient un pont arrière de contorsionniste : les jambes prennent appui sur le socle, genoux pliés et cuisses largement ouvertes vers la gauche et la droite ; le torse se cambre et se renverse vers l'arrière ; les deux bras s'élèvent au-dessus de la tête en un V ample, chacun terminé par une main articulée. Les jointures sont reliées par une ligature sombre, visible aux épaules et aux hanches, qui révèle l'objet pour ce qu'il est : un pantin assemblé, un mannequin d'atelier remis en mouvement.
Au centre de la composition, logé à la hauteur du bassin, entre les cuisses écartées et sous la cage thoracique, un second crâne distinct fixe le spectateur. Sa position bouleverse la lecture. Là où l'on attendrait le pubis, c'est une tête de mort qui occupe le siège du sexe, et la cambrure jubilatoire de l'acrobate verse aussitôt dans le malaise. Robert Bibeau quitte ici le bois pour assembler des éléments anatomiques industriels et une base de chantier ; le geste relève du bricolage noble, récupération et ajustement, avec une rigueur géométrique inhabituelle dans le reste du corpus.
Le béton porte des traces de pigment rouge vaporisé, rappel d'une scène plus que d'un sang. L'effet tient du memento mori en action : le squelette danse loin de l'ossuaire qui devrait le contenir, écho lointain de la Danza de la Muerte médiévale ramenée à l'échelle d'une figurine. La pièce semble nous inviter à regarder la pose, sa virtuosité de cirque, et à différer la question de ce qui l'a vidée de sa chair. Le résultat reste inégal dans sa facture, plus proche de l'objet trouvé recomposé que de la sculpture taillée, et c'est peut-être là sa franchise.

La pièce s'inscrit dans la longue tradition du squelette dansant, des *Danses macabres* médiévales aux gravures de José Guadalupe Posada, le maître mexicain dont les *calaveras* ont fait du squelette en mouvement une figure populaire universelle. La parenté contemporaine va vers Damien Hirst, dont les vanités assemblées (cranes, papillons, animaux dans le formaldéhyde) ont mis le memento mori au cœur de l'art conceptuel des années 1990-2000. Robert Bibeau retient des deux la force de l'image et y substitue la modestie du fil métallique récupéré, la mort ramenée à l'établi de l'atelier.