
Chien de garde
La pièce procède d'une souche entière. Robert Bibeau garde l'écorce et la racine sur la partie basse : ce qui porte l'œuvre reste proche de l'état trouvé et lui sert de socle naturel. Le reste de la souche est travaillé en taille directe jusqu'à dégager une bête assise, ramassée sur ses appuis, qui occupe toute la hauteur du bloc (72 cm).
L'animal est reconnaissable. Le museau s'avance vers le haut, marqué par deux trous percés en guise de naseaux ; les pattes avant se devinent à la base, sculptées à même la masse. La lecture hésite entre le chien et l'ours, et le titre tranche dans le sens de la garde. Posté ainsi, ramené à l'essentiel de sa silhouette, le gardien tient une présence trapue, presque massive, qui justifie le nom de la pièce.
Une fissure verticale descend le long du museau et se prolonge dans le corps. C'est une fente naturelle du bois, laissée intacte ; elle structure la lecture et partage la figure en deux versants. Là où la gouge a passé, le bois est lissé, ciré, d'un ton miel qui capte la lumière ; aux abords, l'écorce conservée garde sa rugosité sombre. Cette cohabitation du fini chaud et de la matière brute inscrit l'œuvre dans une manière que l'artiste assume : la souche reste lisible sous la forme qu'on lui a donnée.




On peut lire le gardien comme un objet domestique devenu présence gardienne. Les figures de seuil traversent l'histoire de la sculpture, du couple de lions assyriens aux niō japonais, jusqu'aux têtes celtes plantées aux entrées de villages. Robert Bibeau s'inscrit dans cette continuité sans la citer. Il sculpte un visage qui surveille, et la souche qui le porte garde quelque chose de l'arbre qui veillait sur le lieu.
Le paradoxe du titre joue. « Chien de garde » est expression familière, presque triviale, là où la sculpture déploie un registre tutélaire ancien. L'œuvre tient sur cette tension : nom domestique, présence gardienne.